- Les systèmes de cartes internationaux comme Visa et Mastercard représentent environ deux tiers des transactions par carte dans la zone euro.
- Les plateformes Big Tech telles qu’Apple Pay et Google Pay contrôlent de plus en plus l’interface de paiement client.
- Les autorités européennes se concentrent sur la reconstruction d’un réseau de paiement public et interopérable pour défendre la souveraineté des paiements.
L’Europe risque de perdre le contrôle sur la façon dont l’argent circule dans l’économie numérique. L’infrastructure qui traite les paiements du quotidien dans la zone euro est désormais largement dominée par des réseaux de cartes internationaux, des plateformes technologiques mondiales et de nouvelles monnaies numériques privées. En réponse, les institutions européennes entreprennent une refonte structurelle des infrastructures de paiement et de règlement. Cette transformation est centrée sur trois axes clés : l’euro numérique, l’extension des infrastructures de paiement instantanés et la modernisation des systèmes pour soutenir l’essor de la finance tokenisée.
Au cours des prochaines années, ces initiatives devraient redéfinir la façon dont l’argent circule en Europe et remodeler fondamentalement le rôle des banques au sein de l’écosystème des paiements.
L’érosion de la souveraineté des paiements
La question de la souveraineté des paiements européens n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, l’Europe peine à construire des systèmes de paiement pan-européens capables de s’étendre au-delà des frontières. Bien que plusieurs solutions nationales aient émergé au fil du temps, seules quelques-unes — comme iDEAL aux Pays-Bas et Paylib en France — ont atteint une adoption significative.
Ces réussites demeurent toutefois limitées à l’intérieur des frontières nationales. Le paysage des paiements en Europe reste caractérisé par la fragmentation, avec une mosaïque de systèmes nationaux, de systèmes de compensation et d’infrastructures bancaires développés indépendamment au fil des décennies.
Cette fragmentation a créé un espace pour que les acteurs mondiaux comblent le vide. Les systèmes de cartes internationaux tels que Visa et Mastercard dominent désormais les paiements de détail numériques, représentant environ deux tiers des transactions par carte dans la zone euro.
Parallèlement, les plateformes Big Tech comme Apple Pay et Google Pay contrôlent de plus en plus l’interface de paiement client, façonnant les comportements des utilisateurs et capturant de précieuses données transactionnelles sur les infrastructures de cartes existants.
La prochaine vague de digitalisation financière pourrait encore accélérer cette tendance. Les actifs tokenisés, les paiements programmables et les stablecoins privés introduisent de nouveaux mécanismes de règlement qui contournent les infrastructures bancaires traditionnelles. En cas d’adoption massive, ces infrastructures numériques pilotées par des acteurs privés pourraient détourner une part croissante des paiements hors des infrastructures européennes – déplaçant à la fois le stockage de valeur et les flux de transactions en dehors de la supervision publique et européenne.

Pourquoi la souveraineté des paiements est-elle importante ?
À première vue, la domination des systèmes de cartes internationaux et des plateformes de paiement mondiales peut sembler relever d’une simple question commerciale : les consommateurs européens bénéficient d’expériences numériques fluides et les commerçants profitent d’une acceptation quasi universelle. Cependant, ce glissement progressif de l’infrastructure de paiement hors de la gouvernance européenne soulève des enjeux stratégiques, opérationnels et économiques plus profonds.
Du point de vue de la résilience et de la sécurité, la dépendance à des réseaux de paiement gouvernés hors Europe crée une vulnérabilité structurelle au sein d’une infrastructure critique du système financier. Les paiements ne relèvent plus d’un simple service neutre : ils constituent désormais un actif stratégique qui détermine les standards, les conditions d’accès et l’orientation technologiques. La concentration autour d’un petit nombre de plateformes mondiales accroît le risque systémique et limite la capacité de l’Europe à garantir la continuité des flux financiers en période de crise ou de tension géopolitique.
Les implications économiques sont tout aussi significatives. L’externalisation de l’infrastructure de paiement détourne hors de la zone euro les commissions sur les transactions, les revenus des plateformes et les données de paiement de plus en plus précieuses. À mesure que les paiements numériques se développent et que de nouveaux services financiers fondés sur les données émergent, ces flux représentent non seulement des coûts immédiats pour les commerçants et les banques européens, mais aussi un transfert à long terme de valeur stratégique.
Au fil du temps, cette dynamique risque d’affaiblir l’écosystème financier européen. Les institutions nationales deviennent de plus en plus dépendantes des plateformes extérieures pour la distribution et l’accès aux clients, tandis que l’investissement, le leadership technologique et le pouvoir de fixation des prix se concentrent ailleurs. Ce qui commence comme une commodité évolue progressivement en dépendance structurelle.
Comme l’a souligné Piero Cipollone, membre du Directoire de la Banque centrale européenne (BCE), dans son récent discours sur l’Europe et la souveraineté monétaire :
« Si nous perdons le contrôle de notre monnaie, nous perdons le contrôle de notre destin économique. Et nous abandonnons un attribut clé de la souveraineté. »
La réponse européenne axée sur l’infrastructure
La réponse de l’Europe à cette problématique est délibérément structurelle. Plutôt que de tenter de limiter le rôle des plateformes mondiales par la seule voie réglementaire, les autorités européennes se concentrent sur la reconstruction d’un réseau de paiement public et interopérable, capable d’ancrer la finance numérique dans une infrastructure gouvernée par des acteurs européens.
Au cœur de cette stratégie se trouve la BCE, qui travaille aux côtés des banques centrales nationales et des acteurs du marché pour moderniser les infrastructures de règlement, tant pour les paiements de détail que de gros.
Cette approche axée sur l’infrastructure repose sur trois piliers fondamentaux.
L’euro numérique : de la monnaie publique pour l’économie numérique
La BCE a lancé depuis quelques années un projet de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de détail : l’euro numérique. Cela permettrait d’introduire une forme numérique de monnaie publique, disponible aux côtés des espèces et des dépôts bancaires, et utilisable pour les paiements quotidiens dans la zone euro.
L’euro numérique fonctionnerait essentiellement comme de l’argent liquide numérique : une créance directe sur la banque centrale, universellement acceptée et réglée en monnaie de banque centrale.
Le projet est passé de la phase d’investigation à une phase préparatoire axée sur la conception technique et l’alignement législatif. L’approbation politique finale est toujours en attente et un déploiement à grande échelle est peu probable avant la deuxième moitié de la décennie, bien qu’en mars 2026, l’Eurosystème ait lancé un appel à candidatures auprès des prestataires de services de paiement pour participer à un projet pilote de 12 mois prévu pour le second semestre 2027. Plutôt que de remplacer les services de paiement privés, l’euro numérique est conçu pour fonctionner via des intermédiaires supervisés, notamment les banques, qui le distribueraient aux clients et l’intégreraient dans les interfaces de paiement existantes.
En ancrant les transactions numériques dans la monnaie publique, l’initiative cherche à préserver le contrôle européen sur la couche monétaire centrale, alors que les paiements deviennent de plus en plus numériques et programmables.
Des paiements instantanés et interopérables à travers l’Europe
Ces dernières années, l’Europe a accéléré le déploiement d’infrastructures de règlement instantané pour permettre les paiements en temps réel à travers les frontières. Elles permettent le transfert de fonds entre comptes en quelques secondes, 24 heures sur 24, en réduisant les frictions, les coûts et la dépendance aux réseaux de cartes internationaux.
De manière cruciale, l’infrastructure en temps réel contribue également à surmonter le problème de fragmentation du marché européen. En fournissant une base de règlement commune à travers les marchés, elle permet aux solutions de paiement européennes de se développer à l’échelle continentale plutôt que de rester limitées aux écosystèmes nationaux.
Des initiatives comme Wero illustrent la façon dont les banques commencent à exploiter cette infrastructure pour proposer des alternatives de marché. La solution : proposer des paiements pan-européens basés sur des comptes, sans dépendance aux réseaux de cartes étrangers ni aux portefeuilles Big Tech.
Infrastructure pour la finance tokenisée et programmable
La BCE et plusieurs banques centrales nationales ont déjà commencé à mener des expérimentations à grande échelle en liant les plateformes de registres distribués aux systèmes de règlement en monnaie de banque centrale. Ces tests portent notamment sur l’émission et le règlement d’obligations tokenisées, sur des mécanismes de livraison contre paiement ainsi que sur l’interopérabilité entre les services TARGET existants et les nouvelles infrastructures numériques.
Parallèlement, les grandes banques européennes travaillent sur des modèles de dépôts tokenisés comme alternative aux stablecoins privés. L’objectif : garantir que la monnaie bancaire reste compétitive dans les écosystèmes d’actifs numériques. Les cadres réglementaires, tels que MiCA, renforcent également la supervision des émetteurs de stablecoins au niveau européen, afin de limiter le risque de voir émerger des infrastructures de règlement privées échappant à la régulation et gagnant en influence.
À mesure que les marchés financiers se numérisent et deviennent programmables, l’Europe souhaite que la monnaie de banque centrale et les engagements bancaires supervisés demeurent au cœur du règlement, plutôt que de se baser sur des jetons privés émis en dehors du système bancaire.
| Aujourd’hui | Où l’Europe se dirige | |
| Infrastructure de paiement | Dominée par les systèmes de cartes internationaux et les plateformes mondiales | Développement d’infrastructures européennes, notamment les paiements instantanés et la monnaie publique numérique |
| Structure de marché | Systèmes nationaux fragmentés | Plus grande interopérabilité et règlement à l’échelle de la zone euro |
| Innovation numérique | Les Big Tech et les monnaies numériques privées façonnent les interfaces de paiement | Infrastructure publique combinée à des cadres réglementaires pour les actifs numériques |
| Rôle des banques | Dépendantes des réseaux externes pour la distribution et le règlement | Intermédiaires centraux dans la distribution et l’intégration de la nouvelle infrastructure européenne |
| Objectif stratégique | Efficacité opérationnelle avec dépendance structurelle | Plus grande résilience, souveraineté et équilibre entre contrôle public et innovation privée |

Les défis de mise en œuvre
La stratégie européenne axée sur l’infrastructure est louable, mais elle pose également des défis en matière de mise en œuvre. Reconstruire la souveraineté des paiements n’est pas simplement une mise à niveau technique ; cela nécessite un changement de comportement, un ajustement des modèles économiques et un alignement réglementaire à travers le paysage européen fragmenté.
L’infrastructure peut être construite, mais la vraie question est de savoir si l’écosystème se réalignera autour d’elle.
Adoption
Les systèmes de paiement sont gouvernés par des effets de réseau. Les consommateurs utilisent ce qui est largement accepté et sans friction, et les commerçants soutiennent ce que les clients réclament déjà. Un euro numérique ou une alternative de paiement européenne doit donc surmonter des dynamiques bien ancrées :
- L’inertie des habitudes des consommateurs
- La réticence des commerçants à investir dans de nouvelles infrastructures d’acceptation
- Les coûts de changement intégrés dans les contrats d’acquisition et de traitement à long terme
- L’avantage en termes de commodité, d’échelle et de marque des plateformes mondiales dominantes
- Les cadres de protection des consommateurs intégrés dans les systèmes de cartes existants, notamment la résolution des litiges, les remboursements et les modèles de responsabilité en matière de fraude bien établis
Sans accumulation rapide d’une masse critique, même les solutions européennes techniquement solides risquent de rester complémentaires plutôt que transformatrices.
Modèle d’intégration avec les banques
Les banques européennes occupent une position centrale dans le déploiement et l’intégration des nouvelles infrastructures publiques de paiement. Le modèle de l’euro numérique s’appuie sur les banques et les prestataires de services de paiement pour faire l’interface avec les clients. Dans le même temps, le règlement instantané et les plateformes tokenisées nécessitent une modernisation profonde des systèmes bancaires.
Cependant, cette transition fait émerger plusieurs tensions structurelles :
- Une potentielle compression des revenus d’émission et d’acquisition des cartes ;
- Une évolution de la dynamique des dépôts si la monnaie publique numérique affecte les comportements de liquidité ;
- Une migration d’une partie des économies de paiement et du contrôle de l’interface client ;
- Des besoins significatifs d’investissement pour moderniser les systèmes core hérités.
Pour certains établissements, en particulier ceux dotés d’une infrastructure vieillissante, la complexité de l’intégration peut s’avérer être considérable.
Coordination réglementaire
La transformation des paiements s’inscrit dans plusieurs domaines réglementaires : actifs numériques, supervision bancaire, protection des consommateurs, gouvernance des données et politique de concurrence. Les travaux législatifs autour des monnaies numériques de banque centrale, à la supervision des stablecoins et aux mandats de paiement instantané doivent ainsi être coordonnées entre les institutions de l’UE et les autorités nationales.
Une fragmentation au niveau règlementaire risquerait de compromettre l’harmonisation au niveau de l’infrastructure. Une gouvernance claire, des cadres de supervision prévisibles et des normes cohérentes seront essentiels pour que les nouvelles infrastructures de paiement atteignent une échelle pan-européenne.
Ce que cela signifie pour les banques européennes
Les banques européennes se trouvent au centre de cette transformation. L’architecture émergente des paiements est conçue pour fonctionner via des intermédiaires supervisés. Les banques distribueront la monnaie publique numérique, intégreront des nouvelles infrastructures de règlement et façonneront l’expérience client du futur écosystème européen des paiements.
Parallèlement, l’équilibre des forces dans le marché des paiements évolue. Les flux de revenus traditionnels liés à l’émission et à l’acquisition de cartes sont sous pression. Le contrôle de l’interface client est de plus en plus contesté. La liquidité, les données et le positionnement sur les plateformes deviennent des variables stratégiques plutôt que des détails opérationnels.
Le défi pour l’Europe n’est donc pas de substituer le contrôle public à l’innovation privée, mais de rééquilibrer l’écosystème. L’infrastructure publique doit assurer la résilience, la souveraineté et la stabilité à long terme. Les institutions privées doivent continuer à stimuler l’innovation, la concurrence et l’expérience client.
Atteindre cet équilibre en matière de souveraineté des paiements entre sphère publique et innovation privée nécessitera une transformation coordonnée de l’ensemble de l’écosystème financier. SBS accompagne ce changement en combinant une expertise bancaire approfondie avec des capacités technologiques et d’intégration à grande échelle, afin d’aider les banques européennes à moderniser leur infrastructure de paiement tout en restant résilientes, conformes et compétitives dans un environnement en rapide évolution.
Questions-réponses : La souveraineté des paiements
La souveraineté des paiements désigne la capacité de l’Europe à contrôler l’infrastructure, la gouvernance et les mécanismes de règlement par lesquels l’euro circule dans l’économie numérique et pas seulement la devise elle-même.