Mehdi Metari n’avait pas prévu de devenir designer UX. Formé à l’informatique en Algérie, il dessinait et faisait de la musique en parallèle ; deux univers qu’il ne pensait pas pouvoir réconcilier. Un master en design en France, vers 2010-2011, lui ouvre une troisième voie : l’UX, discipline alors toute jeune dans l’hexagone qui combine à la fois technique et créativité. Il fait partie des premières promotions à s’y engager.
Aujourd’hui Head of Design chez SBS à Dubaï, il pilote l’expérience utilisateur de la SBS Digital Banking Suite (de la recherche utilisateur jusqu’à la livraison du produit) avec un rôle aussi bien stratégique qu’opérationnel. Il revient ici sur ce qui fait, selon lui, un bon design dans les services financiers, et sur ce que quinze ans de métier lui ont appris.
Concrètement, à quoi ressemble le rôle d’un Head of Design au quotidien ?
Mon rôle, c’est de piloter un sujet de bout en bout. Prenons un exemple concret : Le Product Marketer décide d’ajouter une messagerie sécurisée au produit. Mon équipe est impliquée dès le départ. On commence par une phase de recherche : comprendre le besoin, analyser l’existant, regarder ce qui se fait ailleurs. Puis on entre dans le détail : les parcours, les fonctionnalités, les cas d’usage. Je crée d’abord des wireframes en noir et blanc pour me concentrer sur l’expérience sans me laisser distraire par l’esthétique. On itère beaucoup à ce stade, avant de passer au design final en s’appuyant sur le design system, la colonne vertébrale qui peut aider autant que l’IA. Après une dernière revue avec le Product Owner, le Product Marketer et les développeurs, on livre les écrans.
Au-delà de ça, j’ai aussi un rôle plus transversal : animer des workshops, échanger avec les parties prenantes, conduire des tests utilisateurs, et manager l’équipe design. C’est un rôle hybride, à la fois stratégique et opérationnel.
Comment concilies-tu créativité et stratégie commerciale ?
J’aime bien cette question. J’ai lu récemment un livre de Rick Rubin, un grand producteur de disques américain, qui explique qu’on est tous créatifs – pas seulement les artistes. Même quelqu’un qui réorganise son salon fait preuve de créativité. Dans notre métier, la créativité s’inscrit dans un cadre. On ne crée pas juste pour faire “beau” ou pour l’effet wahou ; notre rôle, c’est d’abord de résoudre un problème. Et ça passe par un processus structuré : recherche utilisateur, benchmark, ateliers, tests, itérations. La créativité intervient à chaque étape, mais toujours au service d’un objectif. Je dis souvent : la créativité, ce n’est pas un robinet qu’on ouvre à la demande. Avant de demander un beau design, il faut comprendre le problème à résoudre. Finalement, stratégie et créativité ne s’opposent pas ; la stratégie donne un cap, et la créativité trouve les bonnes solutions à l’intérieur de ce cadre.
Pour toi, qu’est-ce qui fait une excellente expérience utilisateur dans les services financiers ?
C’est avant tout une expérience simple, transparente et rassurante. L’utilisateur doit pouvoir faire ce qu’il a à faire en quelques étapes, sans effort. On ne peut pas attendre des gens qu’ils apprennent à utiliser une appli, ils veulent que ça fonctionne tout de suite. Mais dans la finance, il y a une dimension en plus : la confiance. On parle d’argent, donc la sécurité est clé. Authentification, validation des actions, confirmations… tout doit être pensé pour rassurer sans alourdir l’expérience. C’est là toute la difficulté : trouver le bon équilibre entre simplicité et sécurité. Là où une appli classique se contente d’un seul bouton “valider”, dans le bancaire on ajoute plusieurs étapes de validation. C’est normal, parce que l’enjeu est beaucoup plus important. Une bonne UX financière, c’est une expérience fluide, mais surtout fiable et sécurisante.

Quels sont les grands défis en matière d’UX dans le secteur bancaire aujourd’hui ?
Le premier défi, c’est l’accès à la donnée. Sans accès direct aux utilisateurs, il devient difficile de bien comprendre les besoins et de concevoir les bons parcours.
Le deuxième, c’est la concurrence. Des acteurs comme Revolut ou N26 fixent des standards très élevés en termes d’expérience et d’innovation. Ça nous pousse à faire toujours mieux… mais ça crée aussi une forme de frustration quand on a l’impression de ne pas avancer aussi vite. Et ça se voit côté utilisateurs, qui comparent en permanence et attendent le même niveau d’expérience partout.
Tu travailles en relation étroite avec les clients. Que t’apportent ces échanges dans l’évolution de SBS Digital Banking Suite ?
Travailler avec nos clients nous permet d’enrichir notre produit SBS Digital Banking Suite en le faisant évoluer en fonction de leur besoin. Du coup, on est dans un vrai travail d’équilibre : préserver l’intégrité de notre produit tout en s’enrichissant des besoins du client. C’est exigeant, mais très stimulant. Par exemple, pour la partie onboarding de notre produit, on avait déjà un parcours bien établi. Mais la vision Fiducial, avec des cas business plus complexes, des parties prenantes multiples, des rôles juridiques, nous a poussés à le repenser et à l’améliorer. Et ça, au quotidien, c’est vraiment enrichissant.
Comment l’IA transforme-t-elle ton métier, et où vois-tu le design dans quelques années ?
L’IA est devenue un vrai copilote. Dès la phase de recherche, elle nous permet d’arriver chez le client avec des éléments solides. Dans le cadre d’un projet, j’ai travaillé sur un persona d’administrateur juridique que je ne connaissais pas du tout, et l’IA m’a permis de comprendre ses missions et ses points de friction avant même de rencontrer le client. On l’utilise aussi pour tester des idées, challenger des parcours, affiner plus vite. Elle ne remplace pas notre travail, mais elle nous rend plus pertinents et mieux préparés. Sur le fond, je pense que le métier va évoluer vers plus d’expertise et moins d’exécution. La production (maquettes, composants) sera de plus en plus automatisée. Notre valeur se déplacera vers la vision, la prise de décision, la capacité à comprendre les enjeux et guider le produit.
Après toutes ces années, quelle est la leçon la plus importante que tu retiens ?
Que tout repose sur les relations humaines. Au-delà des compétences techniques ou des projets livrés, ce qui marque vraiment, ce sont les échanges : un manager qui te soutient, un collègue qui te remercie, un client satisfait. Avec le temps, je me rends compte que ces interactions comptent souvent plus que les produits eux-mêmes. On parle beaucoup de performance ou de tech, mais on devrait mettre plus encore l’humain au centre.