- Depuis la crise financière asiatique de 1997, le gouvernement a transformé le pays en nation du haut débit, ouvrant la voie à son système d’open banking.
- Avec une population de 51,6 millions d’habitants, la Corée du Sud compte 203 millions de comptes d’open banking enregistrés.
- Les super-applications bancaires les plus utilisées sont Toss et KakaoBank.
KakaoBank, la super-application bancaire née de la messagerie KakaoTalk, incarne la transformation de l’open banking en Corée du Sud, fruit d’un travail de plusieurs années porté par un écosystème de super-applications bâti sur la confiance. En comparaison, l’expérience française de l’open banking reste modeste, malgré l’entrée en vigueur, en septembre 2019, de la directive européenne révisée sur les services de paiement (DSP2), destinée à renforcer la sécurité des transactions de paiement et à protéger les données des consommateurs.
Or, une étude Mastercard révèle que seuls 4 % des consommateurs français connaissent l’open banking, tandis que le taux d’adoption s’élève à 8,5 %. Une étude récente de Sopra Steria montre par ailleurs que 62 % des consommateurs français refusent de partager leurs données bancaires sans garanties supplémentaires.
Un cadre de partage de données similaire couvre 203 millions de comptes d’open banking enregistrés en Corée du Sud – un chiffre qui dépasse largement la population du pays, estimée à 51,6 millions d’habitants. Cela montre que l’utilisation multi-comptes est fortement ancrée chez les consommateurs. La différence entre la France et la Corée du Sud en matière de partage de données n’est pas réglementaire. Elle est culturelle, historique et structurelle – et elle trouve son origine dans la crise financière asiatique de 1997.
Dans notre série Banking is Local, nous explorons le système financier sud-coréen – un marché façonné par une crise financière, reconstruit sur l’accès au haut débit, et qui repose aujourd’hui sur des super-applications, telles que KakaoBank et Toss, qui font également office de banques.

La crise financière à l’origine de tout
Comprendre le paysage actuel de l’open banking en Corée du Sud n’est pas possible sans revenir sur la crise financière asiatique, qui a débuté en Thaïlande en juillet 1997 avant de se propager rapidement dans toute la région.
Avant le krach, les décisions de prêt en Corée du Sud reposaient sur les garanties plutôt que sur l’analyse du risque, et l’on croyait alors que les grandes institutions ne pouvaient pas faire faillite, selon un rapport du FMI. Le ratio moyen d’endettement sur fonds propres dans le secteur manufacturier avait atteint près de 400 %, soit presque le double de la moyenne de l’OCDE, tandis que celui des trente plus grands chaebols – les grands conglomérats familiaux sud-coréens – dépassait 500 %, ajoute le FMI.
Le 21 novembre 1997, la Corée du Sud demande officiellement l’assistance du FMI. Le plan de sauvetage s’élève à 58,5 milliards de dollars – le plus important de l’histoire du FMI à l’époque – tandis que le taux de chômage bondit de 2,6 % à 8,7 % en février 1999.
La réponse du gouvernement à la crise a toutefois pris la forme d’un pari stratégique : faire de la Corée du Sud le pays numéro un au monde pour le haut débit. Dans le cadre du programme Cyber Korea 21, le gouvernement a investi 620 millions de dollars pour établir des réseaux à haut débit dans des dizaines de grandes villes du pays. Dès 2001, le haut débit avait atteint 50 % des foyers coréens et 30 % de la population s’était inscrite aux services bancaires en ligne, tandis que plus de 70 % des Sud-Coréens disposaient d’un accès internet à haut débit en 2004.
Cette infrastructure, construite en réponse directe à la crise financière de 1997, a servi de fondation à l’écosystème de super-applications aujourd’hui largement utilisé dans le pays, notamment KakaoBank et Toss.
Le marché aujourd’hui
Le secteur bancaire sud-coréen est dominé par quatre grandes banques, toutes basées à Séoul :
| Banque | Actifs totaux en USD (2023) |
| 1. KB Kookmin Bank | 409,07 milliards de dollars |
| 2. Shinhan Bank | 392,46 milliards de dollars |
| 3. Hana Bank | 385,01 milliards de dollars |
| 4. Woori Bank | 337,04 milliards de dollars |
Source : ADV Ratings
La Banque de Corée fixe sa politique monétaire par le biais d’un taux directeur, équivalent au taux de dépôt de la BCE en Europe. Ce taux s’établit actuellement à 2,5 %, un taux stable depuis juillet 2025.
Un produit financier singulier a émergé en Corée du Sud : le Jeonse, qui n’a d’équivalent direct nulle part ailleurs dans le monde. Cette pratique de location informelle est apparue il y a plusieurs siècles, mais elle a gagné en popularité dans les années 1960 et 1970, lorsque, durant la transformation du pays en économie industrialisée, les travailleurs ruraux ont afflué vers les villes et ont eu besoin de se loger.
Le Jeonse est un dispositif de location qui impose aux locataires de verser un dépôt initial élevé, généralement compris entre 50 % et 80 % de la valeur du bien. Aucun loyer mensuel n’est requis, et le dépôt est intégralement restitué à la fin du bail. Ce système permet aux locataires de réduire leurs dépenses de logement et de constituer une épargne, les mettant ainsi sur la voie de l’accession à la propriété. Dans le même temps, les propriétaires peuvent utiliser ce dépôt comme capital pour d’autres investissements immobiliers.
Le Jeonse est apparu à une époque où le système de crédit formel sud-coréen était encore en cours de maturation, fonctionnant comme une réponse portée par le marché à une lacune du secteur bancaire, et il reste profondément ancré dans la culture financière et immobilière du pays.
L’essor de la banque mobile porté par KakaoBank et Toss
Selon Statista, 79 % des consommateurs sud-coréens utilisent la banque mobile, l’un des taux de pénétration les plus élevés au monde. Fin 2024, le nombre d’abonnés à la banque mobile avait atteint 203,6 millions de comptes, en hausse de 9,2 % sur l’année, selon les données du rapport 2024 sur les systèmes de paiement et de règlement de la Banque de Corée.
Selon Statista, en mars 2025, l’application bancaire la plus utilisée en Corée du Sud était Toss, avec 24,08 millions d’utilisateurs, suivie de KakaoBank, avec 18,35 millions. L’écosystème sud-coréen des paiements mobiles a toutefois une portée plus large, avec des acteurs comme Naver Pay, KakaoPay et Toss Pay qui totalisent au total 81,5 millions d’utilisateurs actifs mensuels. En 2024, les fintechs proposant des services de paiement mobile représentaient 70,3 % du marché total des paiements mobiles.

KakaoBank et Toss : deux super-applications
L’écosystème sud-coréen de banque via super-applications est dominé par deux acteurs aux partis pris de départ opposés. Avec 49,1 millions d’utilisateurs actifs mensuels au premier trimestre 2025 – soit pratiquement l’ensemble de la population adulte –, KakaoTalk est la principale plateforme de communication en Corée du Sud. Lorsque l’entreprise a lancé KakaoBank en juillet 2017, elle misait sur une base clientèle déjà établie plutôt qu’à conquérir un nouveau marché.
Le résultat : 300 000 clients en 24 heures, 2 millions en une quinzaine de jours, et 1 000 milliards de wons d’épargne dès les premières semaines. Selon le rapport de résultats du quatrième trimestre 2024 de KakaoBank, l’application comptait 24,88 millions de clients, un résultat d’exploitation de 606,9 milliards de wons, en hausse de 27 % sur un an, et un total d’actifs de 62 800 milliards de wons. La pénétration la plus élevée est chez les Coréens dans la trentaine (84 %) et dans la vingtaine (81 %), mais elle progresse régulièrement dans toutes les tranches d’âge. La tranche des 50 ans, par exemple, a atteint 52 %, contre 44 % en 2023.
KakaoBank s’est depuis développée en Asie, SuperBank Indonesia comptant plus de 5 millions de clients, tandis qu’une coentreprise a été signée avec le groupe thaïlandais SCBX en janvier 2025.
Toss, de son côté, est né d’une frustration. En 2014, un simple virement d’argent en Corée du Sud nécessitait un certificat numérique délivré par le gouvernement, un plug-in de sécurité dédié et plusieurs étapes d’authentification – le tout sous Internet Explorer. Toss a remplacé ce processus par un simple geste, en un seul clic.
En juillet 2025, Toss comptait 30 millions d’utilisateurs – soit environ 60 % de la population –, dont 95 % des Coréens dans la vingtaine et 87 % dans la trentaine. Selon les résultats annuels 2024 de l’entreprise, Toss a enregistré un chiffre d’affaires consolidé de 1 950 milliards de wons, en hausse de 42,7 % sur un an.
Le cadre réglementaire : open banking et MyData
Plusieurs initiatives réglementaires ont façonné le système d’open banking sud-coréen, notamment le lancement en 2016 d’une plateforme ouverte commune par le Korea Financial Telecommunications and Clearings Institute, qui couvrait la consultation d’informations de compte et les transferts de fonds entre 16 banques. Ce système formel d’open banking a été lancé pour les banques commerciales en décembre 2019.
C’est toutefois le principe de réciprocité – introduit en 2020 – qui a véritablement transformé le secteur. Il a imposé aux fintechs de partager des données en retour, plutôt que de simplement y accéder, transformant ainsi le système d’une API à sens unique en un véritable écosystème d’échange de données.
Cette évolution a ouvert la voie au lancement de MyData en 2022. Selon la Commission des services financiers du pays, MyData est un service inédit au monde qui garantit les droits des individus en matière de confidentialité des données. Il permet aux utilisateurs d’agréger leurs données financières issues des banques, des fintechs, des compagnies d’assurance et des organismes de crédit au sein d’une seule application. En avril 2024, 69 prestataires agréés avaient été approuvés pour proposer des services MyData, et la base d’abonnés avait atteint 117,8 millions. Une version mise à jour a été lancée en 2025, étendant l’accès aux agences bancaires physiques pour les utilisateurs âgés et abaissant l’âge minimum d’inscription à 14 ans.
KakaoBank et Toss face à la banque assistée par IA
KakaoBank et Toss poursuivent toutes deux des stratégies de banque par IA, mais selon des approches différentes.
KakaoBank construit ce que son PDG, Yun Ho-young, appelle une « banque native de l’IA ». En 2025, l’entreprise a lancé la première recherche conversationnelle Azure OpenAI du secteur financier sud-coréen, un calculateur financier basé sur l’IA pour les requêtes en langage naturel, ainsi qu’AI Transfer – le premier service de virement conversationnel du pays. Le groupe Kakao a également annoncé des projets de stablecoin en wons coréens, reliant KakaoPay, KakaoBank et KakaoTalk au sein d’un portefeuille numérique unifié qui permettra aux utilisateurs d’effectuer des paiements de pair à pair sans intermédiaire.
Toss a adopté une approche différente, en misant sur la sécurité et l’authentification. En 2023, le système de détection de fraude par IA de l’entreprise était capable d’identifier de faux documents d’identité lors de l’ouverture d’un compte avec une précision supérieure à 94 %. En 2025, l’entreprise a lancé Facepay – un système de paiement par reconnaissance faciale pour les commerces physiques, ne nécessitant ni carte ni code PIN. Là où KakaoBank construit une banque native de l’IA, Toss construit une infrastructure de sécurité invisible.
Tensions et défis
Le modèle bancaire numérique sud-coréen n’est pas exempt de défis. Selon une étude de la Banque mondiale, l’application d’open banking dominante représentait 47,9 % de l’ensemble des appels API d’open finance en mai 2023. L’étude précise que cela signifie qu’une seule panne, faille de sécurité ou évolution du modèle économique pourrait perturber près de la moitié de l’écosystème d’open finance du pays.
L’exclusion numérique des utilisateurs plus âgés demeure également un défi, malgré certains progrès. La pénétration de KakaoBank auprès des plus de 60 ans est passée de 12 % à 15 %, tandis que l’extension hors ligne de MyData 2.0 constitue une réponse directe aux limites d’un modèle reposant uniquement sur les applications.
La question que la France doit se poser
Le succès du modèle sud-coréen d’open banking pose une question directe aux banques françaises : la confiance des consommateurs précède-t-elle l’adoption de super-applications, ou est-ce l’adoption qui crée la confiance ?
En Corée du Sud, KakaoTalk était déjà présent sur 95 % des smartphones coréens avant même le lancement de KakaoBank. La confiance était déjà installée, ce qui a rendu KakaoBank viable dès son lancement. En France, des néobanques comme Lydia et Qonto ont démarré sans bénéficier d’une confiance équivalente. Existe-t-il en France une application à l’usage aussi ancré que KakaoTalk dans le quotidien, voire de WeChat en Chine ? La question reste ouverte.
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Questions-réponses : cinq questions clés sur le paysage de l’open banking en Corée du Sud
Le système d’open banking sud-coréen comptait 203 millions de comptes enregistrés fin 2024, soit environ quatre fois la population totale du pays, car les citoyens peuvent détenir plusieurs comptes auprès de différentes banques et services. Ce résultat s’explique par les habitudes du pays en matière de produits financiers et d’une infrastructure numérique construite depuis plus de deux décennies.